ça presse

Je suis fatigué. J’en ai ras le ponpon. J’en ai marre.

Comment en sommes-nous arrivés à un tel de dégré de déroute?  Comment des êtres supposément sensés ont pu, sans être gravement détachés d’eux-mêmes et de ce qui les lie à la terre, donner leur accord à une telle perte de contrôle, une telle déshumanisation, une telle volonté de destruction, un pareil épanchement de haine et d’hypocrisie, cette sur-gestion si invraisemblable des affaires du monde et de la cité?

L’humble et simple observateur à l’oeil le moindrement avisé, portant en son coeur un minimum de sympathie pour son prochain , un brin d’humanité, ne peut que constater qu’il y a ici à l’oeuvre à travers le bruit médiatique et le discours ambiant, en filigrane de nos vies, arrivées là consciemment ou inconsciemment, volontairement ou involontairement, de vastes entreprises de déstabilisation du langage même, de destructuration de la grammaire, de la syntaxe, une perversion du sens des mots, de la pensée. Blanc est noir, noir est blanc et vice-versa, sans fin jusqu’à l’absurde. La pensée ne sera bientôt plus possible, sous peine d’arrestations arbitraires et d’amendes lourdes. Surtout, ne dérangez pas les bandits pendant qu’ils sont en train de nous départir de ce que nous sommes…

Nous assistons sans rien faire à une vaste entreprise de piratage du bien collectif, au sabotage de la pensée critique, de la vie elle-même.

Mes amis.
Il est temps de reprendre collectivement le contrôle de nos vies.
Ça presse.

« Le poète n’a que faire d’un statut social. »
Yves Boisvert (1950 – 2012)

Y en a qui préfèrent être des professeurs, ça les regarde, d’autres préfèrent travailler seuls, ça les regarde encore, ça n’arrête pas de les regarder, mais on est pas obligés de faire comme eux… 

Il n’était pas professeur, ni astronaute, ni premier ministre, ni assisté social, ni rockeur. Il écrivait. Il était l’écriture. L’état d’écrire. L’intégrité de l’écriture. L’incarnation de l’écriture jusque dans le souffle, le ton, et la manière.

Je n’ai rien à voir avec ce que j’écris, le général n’est pas universel, je ne suis pas le rockeur que je n’ai jamais été, j’ai volé au Canada ce que le Canada m’a volé. Je tais ce que je sais car il existe au moins quelque part un cocu qui rêve de m’abattre dans une ruelle…

Boisvert Yves, écrivain amériquois résistant atteint de souffle, d’amour fou de la vie, poète radical du pays aliéné, ne faisait jamais comme personne, jusque dans la mort, parti beaucoup trop vite un peu avant Noël de l’an 2012, laissant dans le deuil une partie de la famille de la parole libre, en avait toujours eu contre les pourfendeurs de rêves et les administrateurs du réel.

C’est la lecture de Gardez tout (1987) qui m’a d’abord révélé Boisvert et ses questionnements implacables, ses hallucinantes descriptions de la pure menace des accableurs tracassiers, quand le deux de pique tord la langue pour en extirper un monde qui dérange, révélateur inquiet anxieux, drôle, intelligent, lucide presque jusqu’à la paranoïa, des abus de la réalité.

Un jour, d’excès d’usage, le germe sourcera / les lignes de la main du dernier venu avec ses fluorescences vitreuses qui, de la paume à l’épaule défrichent et drainent / le poitrail du souffle déconquis / le poitrail à l’éclipse s’ouvrant / le poitrail exact, intact. Coulées montant par battues en brèches, essouchant demain / l’unique état de la peau / apache souveraine seule.

J’ai l’impression d’avoir perdu un grand frère…Yves Boisvert a été important pour moi comme poète, acceptant de lire mon premier manuscrit, y ajoutant nombre d’annotations qui m’ont été précieuses ensuite. La poésie de Boisvert m’a aidé à découvrir le poème qui était en moi, m’a montré un monde cruel et tendre, rugueux et familier. Dès les premiers instants où je l’ai lu, j’ai su qu’il était de ma famille de mots et de monde.

J’ai été atteint au plexus par cette parole franche, sans compromis, que j’ai retrouvée dans tous ses livres.

Je frappe avec l’accablement du logicien qu’on trompe, avec l’ampleur de celui qui chasse des guêpes, avec la force de la méchanceté qui pleure, avec la fatigue du lutteur qui achève le tueur, avec l’humeur d’un rat à qui l’on vole la cage…

Je ne m’en suis pas encore remis. Grand bien m’en fasse. Repose en paix, pirate.


(Texte également paru dans la revue Estuaire #152)

ruelle

Ruelle

Marconi et moi

marconi2

nos sens emmurés dans de sordides images de monstres

les éternels retours les saisons dans ta bouche tous les printemps qui te sortent des pores tant de douleur dans le monde la peur du poème dans le siècle qui n’en finit plus de mourir de se mirer dans son miroir psychosé
jusqu’où devra-t-on tolérer la brutalité de nos sens emmurés dans de sordides images de monstres

jamais je ne rebâtirai le monde ni les générations d’ancêtres la chute de la chrétienté les efforts pour continuer à parler français je ne rebâtirai jamais le monde je ne rebâtirai jamais le monde je ne rebâtirai jamais le monde

 

South of the border

Oliver Stone (2009)

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la fin des haricots

plus rien à prendre plus
rien à donner que des
fissures de verbe les éclats
de moi les épines
au coeur
les regrets fumants les
inquiétudes vives il ne reste
plus rien de l’homme
que je n’ai jamais été
dit en inconscience celui
qui se meurt de vivre

la dislocation sociale par les facultés hypnotiques de la télévision

cette lumière qui s’échappe
des corps    brûlante le long
de l’écran      les objets
cette lumière qui sourd
de l’oeil         sourire
cette lumière que
personne ne voit plus

ils ont bien implanté
le programme

les torsions malignes des sens

le monde se regarde sans se voir
accroché aux fréquences délétères
les torsions malignes
des sens        des mots
inconscient de lui-même
investissant sa foi
dans la mort des peuples
le plus petit mot qui soit
dans la bouche d’ombre
des serpents gestionnaires

l’horreur sera géré avec
fermeté        froideur et profit

dans une ruelle…

Je n’ai rien à voir avec ce que j’écris, le général n’est pas universel, je ne suis pas le rockeur que je n’ai jamais été, j’ai volé au Canada ce que le Canada m’a volé. Je tais ce que je sais car il existe au moins quelque part un cocu qui rêve de m’abattre dans une ruelle…

- Yves Boisvert, Gardez tout